Certaines n’avaient jamais vu la mer

lundi 18 février 2013
par  sylvain
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Nous étions parties, par delà la mer, retrouver des maris que nous ne connaissions pas. Certaines, trop jeunes, étaient encore nubiles, mais ne trouvaient plus à se nourrir, d’autres souhaitaient fuir un passé qui faisait d’elles des réprouvées, la plupart étaient seulement trop pauvres pour continuer à vivre, et les marieuses avaient donné de belles sommes d’argent pour nos âmes et nos corps.

La traversée fût éprouvante, certaines y trouvèrent l’amour d’un marin, vite oublié, les autres le mal de mer, la crasse, et l’attente angoissée de la vie future, regardant sans cesse la photo de ce mari qui nous attendait.

L’arrivée fût pire : les maris avaient vieilli depuis les photos envoyées, mais leur vigueur était intacte, toute cette nuit de noce passée dans des hôtels miteux. Pour découvrir que personne, en fait ne nous attendais.

Alors nous devînmes des ombres, sérieuses, travailleuses, dans les champs ou les maisons des américains. Leurs femmes nous appréciaient, car nous étions propres et efficace, leurs maris aussi, car nous apportions une touche d’exotisme à leur sexualité. Mais jamais nous n’avons été acceptées. Ni nous, ni nos enfants.

Puis arriva la guerre. Et la honte d’être l’ennemi, la crainte que nous ne fussions installé que pour servir de guide et de repère à des hordes de kamikaze. Nos hommes disparaissaient, parfois, dénoncés comme agent infiltré, puis l’ordre de déportation arrivé. Et ce que nous avions construit par une vie de labeur, nos champs de fraises, nos épiceries, nous magasins, restaurants, nos relations, nos amants, nos familles dont les cendres reposaient dans les lieux sacrés, tout disparût.

Un an après, nous étions oubliés de ces lieux ou nous avions vécu. Au loin, il se disait que des villes japonaises étaient sorties du désert.


Commentaires

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samedi 23 février 2013 à 23h30 - par  jackie

On peut comparer la composition de ce roman à celle d’un portrait réalisé à partir de 100 000 minuscules visages différents. La multitude et la diversité des témoignages composent ici une mosaïque magnifique et tragique de leur destin commun.

On retrouve dans ce livre de nombreux thèmes qui tournent autour de l’Etranger, le racisme, l’histoire fabuleuse de l’Amérique qui s’est forgée à la force du poignée de ses immigrants et qui avance à marche forcée vers le développement, le consumérisme et rappelle avec force le poème d’Emma Lazarus inscrit au pied de la statue de la Liberté :
Give me your tired, your poor,
Your huddled masses yearning to breathe free,
The wretched refuse of your teeming shore.
Send these, the homeless, tempest-tost, to me,
I lift my lamp beside the golden door !

Ca parle aussi de couple, de ce que c’est qu’une famille : un homme, une femme, des enfants, pas forcément d’amour, même pas un choix, juste une nécessité économique et sexuelle. Je ne veux pas défendre ce modèle, mais, aussi brutal que puissent paraître ces unions au départ, remises dans leur contexte historique, elles ne sont pas si choquantes. Y-avait-il plus de mariages heureux chez ces blanches - celles chez qui elles officiaient comme bonnes - la plupart de ces bourgeoises étaient délaissées par leurs maris et alcooliques.

Enfin, voilà, j’ai vraiment aimé ce bouquin, que je recommande vivement, comme toi, Sylvain.

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lundi 18 février 2013 à 23h06 - par  sylvain

Un très beau livre, intéressant à au moins deux titres.

D’abord, il présente avec beaucoup de sensibilité un épisode historique peu connu (enfin, du moins, que je ne connaissait pas), l’arrivée de japonais, puis de japonaise aux USA au début du XXème siècle, et la forme de persécution qu’ils on vécu lors de la deuxième guerre mondiale.

Le décalage culturel, l’impossibilité de l’intégration sont très bien rendu par la multitude d’histoires, pas tout à fait collectives, jamais individuelles, que l’auteur prends en référence.

Ensuite, pour expliquer le propos précédent, par le style mis en oeuvre : dans chaque chapitre, pour chaque temps (le voyage, l’arrivée, le travail), ou sur chaque sujet (le travail, les relations avec les américains...), l’auteur présente dans chaque paragraphe les visions d’une multitude de femmes, accumulant les points de vue sur un même sujet.

Cette façon de faire est troublante pour un lecteur habitué à la linéarité des ouvrages occidentaux, mais elle renforce à la fois le fond de l’histoire, et le décalage culturel - volontaire - entre le lecteur et l’auteur.

Ceci est de plus bien traduit, et la langue est élégante, très agréable.

Très franchement à lire.

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