La tâche

mardi 4 août 2015
par  sylvain
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Quand Coleman Silk demanda à ses élèves si deux absents, qu’il n’avait pas vu depuis le début de l’année, étaient des zombies, il ne se doutait pas des conséquences qu’auraient cette plaisanterie.

Parce que ce mot d’esprit valut à l’ancien recteur de la faculté d’Athéna, à celui qui avait porté haut l’exigence académique qui avait fait de cet établissement provincial une référence, de se retrouver jugé par ses pairs et par la justice, d’être accusé de racisme, lui qui avait embauché le premier professeur de couleur de cette université, d’être en un mot voué aux gémonies par ses anciens collègues.

Cela, il ne pût le supporter, et préféra démissionner que de devoir s’excuser auprès d’élèves incapables d’écrire une phrase en bon anglais, encore moins de comprendre les tragédies classiques qu’il enseignait.

C’est à la suite de cet évènement tragique, tragique car son état fût tel que sa femme en mourût, que je l’ai rencontré. Il était venu chez moi exiger, alors que nous ne nous connaissions pas, que je fasse le récit de cette histoire, que je mette en scène ses collègues, au premier chef desquels une certaine jeune professeur française, imbue de sa culture classique et de la notoriété qu’elle pensait due à l’Ecole Normale française, que je romance la tragédie moderne d’un homme qui a tout donné pour son travail, et à que l’évolution des moeurs condamne à devenir incompris.

Je n’eus pas à écrire ce roman, mais je découvrit qui était l’homme appelé Coleman, sa jeunesse en rébellion, sa souffrance d’être issu d’une famille de couleur, lui dont la peau blanche lui permettait de séduire les plus jolies filles, et l’ascension sociale que lui avait permise l’abandon de ses racines, la négation de sa famille qu’il avait décidée alors qu’il avait 20 ans et qui l’avait conduit à ne plus jamais revoir sa mère ni ses frères et soeurs.


Commentaires

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mercredi 2 septembre 2015 à 22h20 - par  sylvain

Sur le net, les avis sur cet opus sont nombreux, et tournent en général autour d’un constat : un livre sur la responsabilité individuelle des hommes publics, leur gestion de leur « honneur » ou réputation.

Il est vrai qu’en premier niveau de lecture, le parallèle entre le sort peu enviable du héros, Coleman Silk qui perd tout pour un bon mot, avec celui qu’aurait pu connaître Clinton s’il avait sodomisé Monica plutôt que de se faire sucer est édifiant. Dans ces deux cas, la tâche (pas celle de la jupe bleue, hein, la tâche morale) provient d’un excès de bonté : Coleman se souciait du sérieux de ses élèves, Bill ne voulait par forcer cette stagiaire. Si l’un avait tout bonnement renvoyé ces élèves, et l’autre pratiqué par l’arrière, il n’auraient pas eu à le regretter : un élève renvoyé pour absentéisme a perdu le droit de faire tomber le Commandeur, une femme sodomisée de son plein gré hésitera à le déclarer en première page de tous les tabloïds. Et la tâche sur le slip aurait été lavée.

Ce qui amène au constat un tantinet cynique qu’il vaut mieux d’abord penser à soi qu’aux autres pour beaucoup d’actes, et que l’altruisme, finalement, ne paye pas. Notons que cela se résume aussi sous la forme « aide toi et le ciel t’aidera ».

Certes.

Il m’a semblé qu’il y avait quand même largement autre chose dans cet opus, car la tâche de Coleman Silk n’est pas que celle-décrite ci-dessus.

Son historique personnel de noir qui se déclare blanc illustre l’imbécilité de ce qui lui est reproché, mais elle amène aussi beaucoup d’autres questionnements.

Coleman Silk a bâti sa vie sur des mensonges.

Mensonge de jeunesse, cachant sa vérité de boxeur à son père qui le rêvait purement intellectuel, il se forge sur un ensemble de valeurs dont certaines ne sont pas reconnues par sa famille, mais lui permettent de se grandir à ses yeux.

Mensonge lors de ses premières aventures, tant à sa mère qui le rêve avec une femme noire qu’à ses amies qui le pensent blanc. Et qui lui donnent raison car elles le fuient en découvrant la vérité de son hérédité. Mais qui lui permettent de découvrir la vie.

Mensonge enfin de toute sa vie professionnelle, bâtie sur sa réputation sans tâche de WASP, alors qu’il n’est ni blanc, ni chrétien, ni puritain. Mais qui lui permet de donner le meilleur de lui même à une Université qu’il mène d’un statut de petite fac locale à celui d’une université réputée capable d’attirer des talents au delà des frontières des USA.

Et mensonge final de sa relation avec une femme qui se prétends illettrée pour se protéger, alors qu’elle est probablement d’une finesse et d’une intelligence largement plus développée que la moyenne, deux êtres qui se trouvent parce qu’ils sentent que leur communion peut limiter leurs souffrances, mais qui jamais ne s’avoueront ni n’afficherons leur amour.

Il semble donc que ce que cherche à signifier l’auteur, c’est qu’il n’y a pas de profondeur dans un être s’il n’y a pas complexité, et que cette complexité ne peut naitre que d’une ou des transgressions non assumées, une ou des tâches cachées.

Il est par ailleurs amusant de constater que l’auteur utilise une française, formée dans les plus élitistes de nos écoles mais navrante dans son comportement pour illustrer la contraposée du propos précédent : une formation et une jeunesse sans tâche(s) amènent à une totale absence de grandeur. Dur pour les français !

Enfin, il y a la tâche suprême, celle autour de laquelle P. Roth tourne sans l’affronter réellement : il y a la tâche de l’abandon de ses racines, du reniement de sa communauté, de l’évincement total du rapport filial et fraternel. Et sur ce sujet, P. Roth nous lance dans un parallélisme qui m’a semblé un peu abusif entre un noir qui se veut blanc, et un juif qui se veut athé.

Avec une question sous-jacente : on peut être noir et paraître blanc, puisque noirs et blancs partagent finalement les même valeurs, la même éducation, la même culture, mais jamais on ne pourra abandonner sa culture maternelle (au sens d’une langue maternelle) et faire disparaître la judéité d’un individu. Comme jamais une jeune fille violée par son père, et donc éloignée du déroulement usuel de la fabrication d’un individu doté d’une conscience, ne pourra réellement s’intégrer à la communauté des « autres » (par opposition à juif ou jeune fille violée).

C’est une assertion qui m’est apparue triste (et donc fausse, le réel est gai) pour deux raisons : d’une part on est ce qu’on choisit de faire, l’histoire personnelle (et la religion de la mère) est certes formatrice, mais le libre arbitre est la mesure de notre liberté. D’autre part, être juif peut être vécu comme parfois difficile, mais à comparer, cela me semble préférable à être Gazaouite ou Syrien ces dernières années.

Et donc, abjurer une religion est quand même plus simple que de refuser la couleur de peau de ses ancêtres : s’ils refusent de vous revoir pour cette raison, dans le premier cas, c’est que ce sont des cons. Dans le deuxième, c’est vous qui refusez de les voir.

En tout cas, c’est un sacré livre !!!

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