La carte et le territoire

dimanche 12 décembre 2010
par  sylvain
popularité : 39%

Partie 1 : Jed Martin est un peintre débutant, sans réelle volonté de créer une œuvre. Plutôt arrivé là par le hasard d’une inscription aux Beaux-Arts, pour s’évader de son père. Il vit seul, presque reclus, dans un petit atelier parisien.

Sa création s’oriente vers les photos de cartes Michelin, traitées de telle manière qu’elle semblent s’animer d’un paysage. Son œuvre lui fait rencontrer et séduire Olga, femme magnifique que toute la jet-set parisienne désirait. F. Beigbeder s’étonne qu’elle se soit éprise d’un homme aussi peu public.

Partie 2 : Olga est repartie en Russie. Jed se lance dans une nouvelle fresque picturale : les métiers. Son père vieillit, et doit quitte définitivement la maison ayant abrité l’enfance de Jed, et la jeunesse du père, alors qu’il était encore un architecte ayant envie de renouveler le monde. Avant qu’il ne devienne tout simplement un architecte riche.

Pour lancer son exposition des métiers, Jed Martin fait préparer un catalogue préfacé par M. Houellebecq. L’exposition est un succès, le gratin des collectionneurs est présent au vernissage, et les tableaux atteignent des prix importants. Jed Martin est riche, son galliériste aussi. A l’occasion de leurs quelques rencontres, Jed Martin et Michel Houellebecq développent un rapport particulier, presque une amitié. Une compréhension, en tout cas. Et aussi, Jed fait le portait de Michel Houellebecq. La toile est très forte, expressive au delà de la simple représentation, et Houellebecq, peu intéressé par l’objet, comprends que c’est l’image qui restera de lui.

Partie 3 : Houellebecq a été assassiné. Jed, lui, ne produit plus. Il reste cantonné chez lui, et limite toute vie sociale. Ayant vent d’une relation entre les deux hommes, les policiers demande l’aide de Jed pour retrouver l’assassin. Son intervention permet de relancer l’enquête, mais pas de trouver le coupable.

Le père de Jed pars en Suisse, se faire euthanasier. Jed vends la maison paternelle à un nouveau riche, et ne conserve que les quelques esquisses que son père avait réalisées, à une époque ou il concevait sans retenir les limites imposées par le coût et la faisabilité des réalisations.

Grâce à son argent, Jed achète une gigantesque propriété, qu’il fait entourer d’un grillage de protection, pour être sûr que personne ne le déragera.

Après quelques années, l’assassin est retrouvé, et le portrait de Houellebecq, volé, est rendu à Jed Martin. Sur le tard, maintenant qu’il est connu, celui-ci reprends goût à des contacts épisodique avec ses concitoyens, qu’il rencontre de temps à autres en se rendant dans le village proche de sa propriété.

Ce livre a obtenu le Prix Goncourt 2010.


Commentaires

Logo de sylvain
samedi 8 janvier 2011 à 23h00 - par  sylvain

C’est toujours difficile de faire un commentaire sur un livre de M. Houellebecq, car ce sont des livres qui cachent une vraie complexité derrière une fluidité de l’écriture et une grande simplicité de l’histoire.

Alors ici, de quoi nous parle donc l’auteur ? Bigre, sacré question.

A tout les coups, comme on le lit partout, il y a dans cet opus une histoire du rapport au père. Jed s’est opposé par simplisme à son géniteur, et découvre sur le tard, alors qu’il n’a gardé avec lui que le minimum des relations familiales (le repas de Noël), que son père a rêvé, qu’il a créé, qu’il a eu une démarche artistique, mais que son engagement professionnel, l’architecture, ne permet pas vraiment ces envolées grandioses, peu compatibles avec les budgets des maîtres d’ouvrage. Et accessoirement, que son père est un être autonome, qui peut décider de mourir, cette décision pouvant d’ailleurs être le prolongement du fait précédent.

Et c’est là que ça se complique. Car il y a évidemment encore au moins deux niveaux de lecture, derrière cette première analyse.

Le premier est le rapport de l’artiste à on œuvre et à la vie. Pour le père, c’est simple : il a abandonné la création artistique pour la création alimentaire. C’est prenant, rentable, mais à la fin, il ne reste de ces richesses créées qu’une maison, certes confortable, mais implantée en un lieu qui ne vaut plus rien. D’un point de vue symbolique, la création alimentaire, ça rapporte, mais ça n’est pas durable.

Le Houellebecq personnage, lui, écrit. Il dispose effectivement d’un renommée lui permettant d’assumer son associalité, en gardant le rôle de référence auquel on s’adresse quand on veut exister comme artiste engagé (en lui demandant l’introduction au catalogue de l’exposition de Jed Martin). L’art, le vrai, ne rends pas forcément riche, mais il rend influent. Il donne la possibilité de créer le monde, en désignant. On est presque au début de la Bible (au début était le verbe), ou dans la réflexion de l’art Grec (l’histoire des Dieux est écrite, et en écrivant, on transforme des humains en demi-dieux).

Jed ajoute quelque chose encore à cela : son art permet de passer le temps. Houellebecq découvre avec envie que ce qu’il restera de lui, ce ne sont pas ses opus, mais le tableau qui le représente, peint par Jed Martin. Un peu à la manière d’Einstein, qui est passé à la postérité grâce à l’expression simpliste de la relativité (c’est moins long de passer 5 minutes dans les bras d’une jolie femme que assis sur un feu), l’écrivain, artiste éphémère, n’existe durablement que par son image.

Ce qui amène à d’autres niveaux de réflexion, dans ce même livre : ces deux artistes interagissement chacun de façon différentes avec le monde, mais d’une façon liée à leur production artistique. Artiste du livre, l’auteur créé un produit manufacturé qui s’interface avec ses lecteurs. il n’y a pas de rapport direct entre lui et les collectionneurs. C’est un art qui ne donne pas de réelle gloire, pas de relations avec de jolies femmes, pas de besoin de se cacher.

Le peintre, lui, produit peu, mais son œuvre fait débat ; On se l’arrache, on peut la rentabiliser. C’est un art de gloire. Comme d’ailleurs l’avaient déjà compris les rois et les papes, depuis des années (conférer Rome, le Louvre...). Et c’est toujours vrai, M. Houellebecq l’illustre magnifiquement dans cet opus.

Je pense qu’il ajoute d’ailleurs de nouvelles catégories "d’arts" à cette première comparaison : les personnages féminin mettent en valeur l’art de Jed. L’une en utilisant son art à des fins publicitaires, l’autre en travaillant la présentation de la dernière collection en galerie, en magnifiant la création. Les deux sont les gestatrices de la célébrité de Jed Martin. Et cette compétence est elle aussi une forme d’art, moins visible que les arts classiques, mais tout aussi importante. C’est l’art industriel.

Je ne pense pas que ce soit tout ce qu’il y a dans cet opus. La mort de Houellebecq, mise en scéne macabre à cheval entre l’écrivain (qu’il est) et l’oeuvre picturale (qu’il devient par son assassinat) doit probablement aussi pouvoir être analysée. Comme les interventions de F. Beigbeder, symbole évident du dandisme inutile.

Mais pour ce soir, c’est tout ce que je réussirais à écrire.
En tout cas, c’est un livre à dévorer.