Ce que le jour doit à la nuit

vendredi 12 avril 2013
par  sylvain
popularité : 26%

Mon père a essayé jusqu’au bout. Jusqu’à ce que ses récoltes, pour une fois opulentes, aient brulé sur pied, la veille de la moisson. Alors, il a abandonné, signé le rachat de notre maison et de ses terres par un Caïd local, et il est parti vers Oran.

Oran, la ville ou il espérait se refaire une situation par le travail. Oran, la ville des colons, avec ses avenues si belles, exact contrepoint des quartiers populaires et misérables ou nous avons trouvé, grâce à mon oncle, un coin où survivre. Mais le rêve de mon père s’est évanoui, et il a bien fallu se rendre à l’évidence. Mon avenir était chez mon Oncle.

Il m’a accueilli comme le fils qu’il n’avait pas eu, avec son épouse, catholique. Ils tenaient une pharmacie, et cela en faisait des privilégiés. A cheval entre les communautés, comme un pont reliant les hommes et les femmes de bonne volonté.

Mais l’histoire nous a rattrapé, les premiers troubles couvaient dans cette Algérie dont le peuple souffrait. Et il a fallu partir vers Rio Salado, bourgade moins exposée que Oran aux échauffourée.

J’y ai vécu ma jeunesse et mon adolescence, ami avec les garçons de mon âge, qu’ils fussent Juifs, Musulmans ou Catholiques. Et, les ans passant, mon sourire enjôleur eut raison d’une femme habitant une maison sur la colline.

Puis il y eut Emilie, Emilie que j’aimais de tout mon coeur, mais que sa mère m’avait fait jurer de ne jamais approcher car c’était elle, sa mère, qui m’avait initiés aux plaisirs de la chair... Elle finit par se marier avec mon ami, Simon, non sans être venue une dernière fois me supplier de lui avouer mon amour pour elle. Mais j’avais juré.

Je devins pharmacien, remplaçant mon Oncle dans son officine. Lui n’avait pas supporté les déchirements qu’il pressentait entre les factions, il en était devenu apathique, sans énergie.

Au début des événements, je ne m’étais pas vraiment engagé. Je fus rattrapé par mon passé une nuit. Des fellagas sont venus m’imposer de soigner un homme grièvement blessé. Il a survécu, et donc moi aussi. Mon engagement se limita à fournir des médicaments à la rébellion. Et à constater le déchirement du pays, voir mes amis mourir car ils n’avaient pas la bonne hérédité... ou fuir, pour retrouver un pays qu’ils ne connaissaient pas. Et les Algériens retrouver le pouvoir dans le pays.

40 ans plus tard, je retrouvais ces amis à l’occasion de l’enterrement d’Emilie. Les retrouvailles furent complexes, mais la joie de revoir ces hommes et ces femmes qui aimaient la même terre que moi fût la plus forte. L’Algérie nous réunissait.


Commentaires

Logo de sylvain
mercredi 17 avril 2013 à 21h59 - par  sylvain

J’ai lu à très peu de temps d’intervalle deux opus finalement similaires : celui-ci, et "Les désorientés, d’Amin Maalouf.

Chacun traite avec bonheur ce thème terrible de la disparition d’un Eden, du passage d’une entente entre communautés à un pays déchiré avec son lot d’exodes et de malheur.

Ici, c’est l’intégrisme des colons français dans leur volonté de domination de tous les peuples locaux qui est la cause des insurrections, là ou pour le Liban, ce sont les religions qui furent la cause des désordres et des malheurs.

Le point commun entre ces deux opus est que l’occident, en cherchant à imposer son modèle, à fait disparaître des équilibres millénaires qui avaient rendus heureux de vivre ensembles tous les habitants de ces régions bénies, et que les hommes qui ont vécu ces terribles transitions y ont tous perdu leur âme et leur raison de vivre...

C’est probablement le meilleur opus de M. Kahdra que j’ai lu, car il tente de résumer l’ensemble des problamatiques que cet auteur évoque au fil de ses livres : l’intégrismes, le rapport entre les personnes, les femmes...

Géant.