Soumission

samedi 31 janvier 2015
par  sylvain
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Sa thèse sur Huysmans était brillante, il le savait, mais une fois celle-ci soutenue, il fut envahi par un grand sentiment de vacuité. Le plus simple était de devenir enseignant de lettre dans une faculté réputée, il le pouvait, il le devint.

Cela avait quelques avantages, notamment avec les deuxièmes années, qu’il consommait avec régularité, séduction peu de temps après la rentrée, ébats réguliers pendant l’année, séparation temporaire pour les vacances, qui devenait définitive dès qu’elle lui annonçait avoir rencontré quelqu’un. Et aussi, cela lui laissait la possibilité d’habiter Paris, certes uniquement un deux pièces.

L’évolution de la situation politique l’inquiétait bien un peu, mais la montée de mouvement religieux islamique, son alliance avec les forces de progrès au nom de la laïcité, tout cela restait lointain. Il devint Professeur à la Sorbonne, ce qui était une situation enviable.

Le départ pour Israël de Myriam fût peut être un épisode un peu plus douloureux que les autres. Laissé sans compagne en cours d’année, sa sexualité se rappela à lui, mais il n’éprouva dans la consommation de spécialiste du sexe qu’assez peu de plaisir. Juste un soulagement. Comme celui qu’il avait tant étudié, il fût tenté par une retraite spirituelle, mais les conditions de celle-ci n’étaient quand même pas très agréable.

Le choc advint lors de l’élection de Ben Abbess. Il s’était mis à l’abri de toute échauffourée en province, mais in fine, la situation était restée très calme, et il put revenir à Paris. Peu de choses avaient changées, à Paris.

Certes, la majorité des femmes étaient voilées, et la Sorbonne, financée majoritairement par les pétro-monarchies, imposait à ses enseignants une conversion, mais le fait qu’on l’eût mis à la retraite pour absence de conversion, avec un salaire des plus décent, lui permettait une vie identique à celle d’avant. Plus oisive, peut-être, mais tout aussi agréable, sauf pour la consommation des deuxièmes années.

Et puis, on lui proposa d’encadrer l’édition dans la Pléiade des oeuvres de Huysmans. Cette accession à la notoriété, presque à l’immortalité, re-fit de lui un homme en vue des cercles littéraires. Le Recteur de la Sorbonne lui demanda de réintégrer l’établissement.

Ce qu’il fît. On lui proposait, outre un salaire très élevé, la possibilité d’avoir trois femmes. Cette religion avait du bon, qui permettait aux plus méritants, dont les esprits brillants, d’avoir la capacité à transmettre leurs gènes.


Commentaires

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lundi 2 février 2015 à 23h20 - par  sylvain

Et je m’aperçois avec horreur que j’ai oublié le principal : ce livre est drôle. Non pas drôle à se tordre, mais amusant au point qu’on en recommence la lecture de quelques pages, juste pour le plaisir de re-lire les phrases qui y sont posées.

Bien écrit (quel souffle), drôle et totalement décapant : que pouvons nous demander de plus à un opus : vite, lisez.

Par ailleurs, il m’a semblé que dans son titre comme dans son fond, l’ouvrage est un complément de "Indignation", de P. Roth.

En terme d’histoire, tout les oppose. D’un côté un jeune idéaliste qui meurt de ses idées, de l’autre un profiteur qui s’installe dans le système.

Néanmoins, les deux disent à leur manière le désespoir de vivre dans ces sociétés qui ont tout pour offrir un haut niveau de développement à leurs membres, mais qui croupissent dans une triste indignité.

D’un côté la preuve par l’action (une tentative d’émancipation de sa culture), très "américaine", de l’autre, la preuve par l’inaction, l’acceptation passive d’un état de fait normalement inacceptable car trop loin de nos valeurs (mon propos ne qualifie bien évidemment pas la religion musulmane, mais le renoncement à l’idéal d’égalité (des sexes et des êtres humains) que représente la polygamie).

Les deux sont des chefs d’oeuvre.

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samedi 31 janvier 2015 à 11h07 - par  sylvain

Internet bruisse d’avis sur cet opus, tous lies au contexte dans lequel l’auteur place son « héros », l’arrivée au pouvoir d’un parti islamique modéré.

Je n’y voit pour ma part qu’un artifice nécessaire à la thèse de l’auteur, certes un peu provocateur, mais finalement pas beaucoup plus que la sexualité débridée des « Particules élémentaires », l’art cartographique de « la carte et le territoire » ou encore les rapports sociaux d’« Extension du domaine de la lutte », pour citer les livres que j’ai lu de cet auteur, un prétexte à la moquerie des bobos bien pensants.

Car d’abord, il y a le « héros ».

Chercheur en lettre, il devient professeur d’Université peu après l’obtention de sa thèse, réputée excellente. Cette position enviable lui permet de vivre dans un confort raisonnable, et de consommer des étudiantes, sans envisager un seul instant de construire quoi que ce soit, ni de s’intéresser réellement à elles, ni surtout de s’engager dans une quelconque relation durable. La pureté de la pratique d’un hédonisme égoïste justifiée par la capacité supposée de l’intellect.

Spécialiste de l’œuvre de Joris-Karl Huysmans, il en a démonté les ressorts dans sa thèse, qui tente de rejaillir à traver lui dans des simulacres d’engagements vers l’Art ou la Religion. Mais à la différence de l’auteur du XIXème, qui a laissé une réelle trace dans la vie intellectuelle de cette époque par ses créations et la ferveur de son engagement, le « héros » ne démontre par ses actions que la tiédeur de ses engagements, et l’absolue priorité qu’il accorde au confort.

Le parallèle entre Huysmans et le hérons devient grandiose au travers des paragraphes sur l’édition dans la Pléiade des œuvres de Huysmans : le « héros » s’entends dire qu’il accède à l’immortalité de la Pléiade grâce à l’encadrement de l’édition qui lui est confiée, et il place son honneur à créer un système de notules qui soit complet mais simple.

Le « héros » est ramené à sa condition de commentateur de la sagesse d’un ancien (Hyusmans), consommateur des plaisirs de la chair via les sexes (et surtout les anus) de ses élèves femmes. Bien que faisant partie de Intelligentsia, il traverse sa vie comme on traverse un magasin de jouet, sans rien y construire de plus compliqué qu’une voiture de pompier en suivant la notice de la boite le Légo.

Il y a ensuite l’engagement sociétal.

Dans le lointain du roman, on assiste à l’effondrement intellectuel des Politiques, manipulés à coup de manne financière et de hochets. La pratique politique de ces dernières années, voire dernières semaines pour les pratiques syndicales) ne permet malheureusement même pas de s’émouvoir de cette description.

Et alors que la société vit une transformation radicale et s’éloigne des valeurs « occidentales » usuellement défendues par l’Intelligentsia, la qualité des conditions faites aux Professeurs et plus généralement aux fonctionnaires (retraite dorée pour ceux refusant la conversion à l’Islam, salaire mirobolant pour les autres) limite toute velléité de discussion quant à cette évolution (une fois que les échauffourées musclées ont éliminé les opposants réellement radicaux).

L’ensemble est certes un peu caricatural, mais il met en lumière d’une façon particulièrement efficace l’inanité de réflexion et d’engagement auquel nous sommes arrivés, l’inversion des priorités que nous ressentons tous plus ou moins : le confort d’abord, les valeurs s’il possible.

Que sommes nous devenus, comparés aux Saints (en général morts pour leur foi), aux écrivains (Socrate, Zola, Hugo…) et aux Politiques (Saint-Just…) des siècles passés ?

Le constat n’est pas sympathique, mais il est redoutable. Il serait dommage qu’on en reste à la mise en scène (prise de pouvoir Islamique en France) pour juger des qualité de cette description de notre société.

Après lecture de 4 des 6 opus de M. Houellebecq, il me semble qu’on voit se dessiner une comédie humaine à la manière de celle de Balzac ou des Rouguon-Macquart (allez donc voir ce que Zola dit de Balzac). Ces deux dernières n’étaient pas plus tendres pour les personnages mis en scène, jamais exempts de défauts. Elles furent elles aussi critiquées de leur temps, mais ce sont aujourd’hui de magnifiques mises en lumière des errements et des grandeurs de leurs époques.

Je vais m’empresser de lire les 2 opus que je ne connais pas encore, en tout cas.

Les manifestations d’après Charlie peuvent faire espérer que le pessimisme de M. Houellebecq est exagéré. On verra. Mais en tout état de cause, quel plaisir de lecture.